But I still haven't found what I'm looking for...
— Mesdames et messieurs, notre voyage touche à son terme : nous allons procéder à l’atterrissage. Veuillez attacher vos ceintures et rester assis tout au long de la manœuvre. Ladies and gentlemen, we will soon be landing...
Une petite tête brune se pencha vers le hublot pour regarder le décor pendant que l’avion amorçait sa descente vers le tarmac de l’aéroport de Parsemille. Artus était déjà parti en vacances à l’étranger par le passé, mais jamais encore à Unys.
A peine avaient-ils franchis la porte du terminal que ses parents commencèrent à se quereller. Artus n’avait pas capté le motif cette fois, il était trop occupé à surveiller le tapis roulant rapatriant les valises. Ils ne cessèrent qu’en apercevant un homme en costume excentrique rouge et jaune, tenant fermement un carton imprimé portant le nom de "Borg" dans une typographie stylisée. Artus reconnut sans peine le logo de l’atelier de son père.
— Ah Eliaz ! Bonjour ! Je suis Jack, l’un des assistants d’Artie. C’est un très grand honneur de vous rencontrer enfin en chair et en os !
— Merci, répondit simplement le peintre avec un sourire figé tandis que son comité d’accueil lui étreignait la main avec ferveur.
— Et vous devez être Mary ?
— Oui, je suis enchantée de faire votre connaissance.
— Moi de même ! S’enthousiasma Jack.
Artus, discret et droit comme un i, observait la scène. Tout était habituel pour lui : les amateurs d’art en pamoison devant son père, son dédain à peine voilé pour eux et sa mère d’une courtoisie exemplaire, tentant de compenser au mieux l’arrogance désabusée de son époux et jouant à merveille son rôle de femme trophée. C’était habituel, mais était-ce normal ? Il n’aurait su le dire.
— J’ai réservé vos billets de train, Artie m’a chargé de vous accompagner jusqu’à votre hôtel et de vous briefer sur le planning de la semaine. Si vous avez besoin de quoi que soit, je suis à votre service ! Laissez-moi porter vos valises Mary !
— Oh ne vous donnez pas cette peine.
— Si si j’insiste !
Artus ne fit aucun commentaire, mais il grimaçait : après leurs neuf longues heures d’avion, ils enchainaient encore avec deux heures de train.
— Vous préférez un wagon normal ou un wagon du métro de combat ?
— Un wagon normal, répondit aussitôt Eliaz.
— Je pensais que votre fils aimerait peut-être voir un match pokémon, c’est de son âge.
— Non, Artus ne s’intéresse pas plus au dressage que nous. Cette sauvagerie déplacée et...
Eliaz s’arrêta assez brusquement de déverser son fiel, il avait oublié l’espace d’un instant qu’Artie, le célèbre artiste unysien et le patron de Jack, était également le champion de l'arène pokémon de Volucité. Jack détourna le regard pour que ses invités ne perçoivent pas son embarras, une précaution totalement inutile, ils l’avaient tous les trois déjà bien capté.
Eliaz disait vrai : Artus ne s’intéressait pas aux combats pokémon, son opinion rejoignait la sienne sur l’aspect violent et vulgaire de la chose. Cependant, il commençait à en avoir marre que ses parents répondent systématiquement à sa place lorsque quelqu’un posait une question le concernant. Et justement, sa mère avait vite embrayé pour combler le silence gênant provoqué par Eliaz.
— Artus s’intéresse surtout à la musique, il est inscrit au solfège et à la chorale.
— Au piano il est médiocre, assena stoïquement Eliaz. Il stagne plus qu’il ne progresse, cela dit son professeur de chant est content de lui, il a une voix agréable.
Du haut de ses dix ans, Artus maitrisait désormais bien le concept d’ironie, et il trouvait très ironique que son père trouve sa voix agréable alors qu’il lui demandait souvent de se taire. Encore une fois, il devait reconnaître qu’il partageait l’avis acerbe mais relativement objectif de son père : il n’était pas doué pour la musique.
Il avait d’abord essayé la guitare, il ne se sentait pas à l’aise, ni debout, ni assis, pour jouer et il avait du mal à placer ses doigts correctement, alors il avait renoncé. Il avait brièvement tenté le violon, ce fut un massacre auditif. Ses parents avaient catégoriquement refusé qu’il touche à une batterie, trop bruyante et trop triviale pour eux. Faute de mieux, il s’acharnait sur le piano et se consolait avec la chorale... Car oui, il chantait juste et il contrôlait parfaitement son souffle.
— Oh dans ce cas ça tombe bien, j’allais vous proposer des billets pour le music-hall ce soir, ce spectacle est extrêmement populaire et typique d’Unys ! s’empressa de répondre Jack pour essayer de rétablir un semblant de bonne ambiance et, heureusement, Mary saisit la perche tendue.
— Avec plaisir !
Assis dans le train, Artus ouvrit son sac à dos noir, simplement marqué d’un petit guériaigle brodé de fil blanc sur le côté de la pochette centrale. Il en extirpa son lecteur de musique. Il avait encore un gros casque filaire noir, sa mère était contre les écouteurs enfoncés dans les oreilles, encore plus les bluetooth, pour protéger les tympans et les neurones de son fils. Le garçon chaussa confortablement ses deux écouteurs ronds et chercha dans son répertoire.
[U2 – I Still Haven’t Found What I’m Looking For]
Accoudé au rebord de fenêtre, il regardait défiler le paysage en trompant son ennui sur les mélismes. Toute la région ressemblait à une immense forêt binaire, grise et verte. Il n’y avait pour tout horizon que de hauts buildings d’acier et de verre formant une jungle moderne qui s’étendait en continu, encerclée par un dense rideau végétal d’arbres entrelacés. C’est à peine si l’on apercevait la mer et le ciel, quant aux montagnes, il ne fallait pas y compter, elles étaient ensevelies sous le béton et la ramure luxuriante.
« I have spoke with the tongue of angels. I have held the hand of a devil. It was warm in the night, I was cold as a stone, But I still haven't found what I'm looking for »
Il avait envie de chanter, mais il se retenait même de fredonner pour ne déranger personne. Les adultes parlaient – Artus voyaient leurs lèvres bougées – sans doute du travail ou plutôt de l’Œuvre de son paternel. Lui n’entendait que la voix de Bono, cela lui convenait assez. Il n’existait pas dans ce monde d’adultes sophistiqué, il n’existerait qu’une fois qu’il serait capable de soutenir une conversation digne d’intérêt et cela passerait par la culture. Or, il n’avait aucune affinité avec la peinture, encore moins les natures mortes de son paternel. La musique en revanche, c’était son créneau, il se constituait en encyclopédie junior sur le sujet.
Artus écoutait toutes sortes de styles de musicaux déjà à l’époque, du jazz à l’électro, du gospel à la musique expérimentale, en passant par le heavy metal, dans tous les dialectes du monde, même s’il ne comprenait que sa langue maternelle et l’anglais. Il était extrêmement ouvert et curieux sur ce point, mais sa préférence allait étrangement à la musique classique. Aussi, quand la voix de Bono se tût, le mode aléatoire de son lecteur enchaina avec le lac des cygnes.