My only sunshine
Ce fut donc en binôme mère-fils que Mary et Artus préparèrent leur randonnée dans la forêt des illusions. L’office de tourisme local proposait les services de guides de la biodiversité, sa mère avait sauté sur l’occasion. Elle non plus n’avait pas l’habitude de la ruralité, elle redoutait de se perdre, même sur un sentier balisé, et ses connaissances en botanique étaient très limitées, or elle espérait que cette sortie culturelle soit bénéfique à Artus, tant sur le plan intellectuel que physique.
Leur accompagnateur attitré était un grand jeune homme blond qui ne devait même pas avoir vingt-cinq ans encore. Il s’était présenté, mais Artus ne se souvenait plus de son nom, ni de sa formation, il se rappelait seulement qu’ils ne pouvaient pas faire deux pas sans qu’il n’essaye d’épater sa mère en citant le nom scientifique en latin de la moindre brindille dépassant des ornières.
Ils marchaient depuis une quinzaine de minutes quand, dans un mouvement presque synchronisé, Artus et sa mère levèrent le menton. L’anomalie attirait l’œil : une cinquantaine de paires de chaussures, au moins, pendouillaient au-dessus de leurs têtes, accrochées aux branches les plus basses par les lacets noués ensemble. Artus était perplexe devant cette suspension improbable, mais ce n’était rien à côté de l’étonnement de sa mère.
— Quelle étrange coutume.
— Ce sont des offrandes pour Meloetta. Vous connaissez peut-être la légende ? Meloetta aurait perdu ses chaussons de danse au cours de l’âge sombre.
— Vraiment ?
Artus haussa un sourcil circonspect. Bien sûr que sa mère connaissait cette histoire, puisqu’elle la lui avait racontée en sortant du music-hall. Elle lui avait même ensuite expliqué longuement comment Hans Andersen s’était inspiré de la légende de Meloetta pour écrire le conte des souliers rouges. Pourtant, elle jouait les cruches écervelées pour que son jeune et séduisant guide continue de parler.
Artus était désormais assez âgé pour percevoir ces "choses de grands". Sa mère était une très belle femme, brune, svelte et élégante comme un fier corvaillus. Ses yeux d’azur sertis dans leurs paupières plissées étaient surlignés d’un trait noir qui sublimait son regard séraphique. Elle arborait régulièrement – y compris ce jour-là – un sourire explicite de séduction digne des plus grandes hétaïres, pour soigner sa vanité et se rappeler qu’elle restait magnifique, malgré le fait que son mari ne la regardait plus, préférant ses peintures figées et son propre reflet dans le miroir. Tout cela, Artus l’avait compris, et leur guide béjaune émoustillé poursuivait son récit d’autochtone :
— Blessé pendant l’âge sombre, Meloetta aurait oublié sa chanson favorite et serait ainsi condamné à ne plus jamais se métamorphoser...
— Meloetta peut se métamorphoser ?
En amoureux transi devant sa geisha de Johto, leur accompagnateur mit un certain temps à réaliser qu’Artus lui avait posé une question.
— Ah, oh, oui ! Enfin toujours selon les sources antiques, si Meloetta chante une mélodie particulière, il peut se transformer en danseuse, c’est pour ça qu’il possédait des souliers de danse. C’est d’ailleurs pour cette raison que beaucoup de gens pense que Meloetta est en réalité une femelle.
Artus l’écoutait attentivement, il trouvait cette légende de plus en plus fascinante. L’enfant dressa alors l’oreille, il entendait une voix au loin, provenant du cœur de la forêt.
— Maman, tu as entendu ?
Il se tourna vers sa mère, mais elle était en grande conversation avec leur guide. La voix mélodieuse était certes trop lointaine pour qu’Artus puisse identifier la langue, mais il l’entendait distinctement malgré tout. Comment les deux adultes pouvaient-ils en faire abstraction ? Qu’ils soient en train de badiner n’expliquait pas toute leur indifférence, du moins de l’avis d’Artus.
— Maman ?
Un éclat de rire couvrit la voix des forêts et celle du fils, pourtant l’autre blanc-bec n’avait pas l’air si spirituel que cela. Artus renonça à parler aux adultes et préféra chercher du regard l’origine de ce son onirique et hypnotique. A sa droite, un sillon flexueux laissé par une horde de grotichons traçait un sentier de fortune au milieu des bruyères. Tel Moïse écartant la mer rouge, Artus voyait ce chemin de verdure comme un signe divin, il devait le suivre.
Il hésita, il était sage d’habitude. Il se tourna une dernière fois vers sa mère, à cet instant précis elle l’ignorait royalement, tout comme son père. Elle voulait qu’un autre la remarque et l’aime. La voix de la forêt sonnait comme un violon, impossible qu’un être humain chante comme cela, Artus en était désormais convaincu : c’était la voix de Meloetta.
Il abandonna sa mère et son soupirant de douze ans son cadet pour s’aventurer dans la futaie et suivre ce chemin de traverse. Plus il avançait, moins il regardait le sol, il se fiait à ses oreilles pour chercher l’origine de la voix. La terre crissait sous ses semelles et son pied impatient fut pris au dépourvu sous une déclivité dissimulée dans les fourrés.
Artus glissa brutalement, ses jambes s’écartèrent largement au point de lui faire mal à l’entrecuisse et il dévala la longue pente sur les fesses jusqu’à heurter un buisson plus gros que les autres qui le fit basculer sur le côté. Le garçon termina sa course le nez dans un champ de scabieuses, l’une des rares fleurs des champs qu’il était désormais capable de reconnaître, autant à l’odeur enivrante qu’à la couleur mauve.
Il mit du temps avant de se relever. Il n’avait pas vraiment mal, malgré les écorchures et les bleus en formation, mais sa glissade et ses multiples roulés-boulés dans les broussailles l’avaient beaucoup secoué. A quatre pattes, il commença par redresser lentement la tête avant de se mettre debout. Il faisait face à un arbre gigantesque, ancestral et surréaliste : l’heyrable.
Artus écarquilla les yeux, il avait beau être ignare en botanique, il prit immédiatement conscience de l’exceptionnalité de ce géant ligneux à l’écorce majestueusement torsadée d’un brun argenté. L’heyrable était une essence unique au monde, dressée au cœur de la région d’Unys.
Animé par une pulsion mystique et assez puérile en fin de compte, le gosse retira ses converses et les attacha ensemble par les lacets. Artus était un bon gaillard pour son âge, mais il ne brillait pas par son agilité. Il manquait d’assurance en tentant de viser la branche la plus basse de l’heyrable. Il lança ses chaussures aussi fort qu’il le put. Dès le premier essai, les deux baskets se retrouvèrent accrochées au branchage et ce fut quasiment un rire qui égaya le visage du petit garçon, stupéfié par sa prouesse inattendue. Il avait eu de la chance, là encore il y vit un signe du destin.
Le chant limpide s’écoulait toujours entre les arbres bordant la clairière, Meloetta était tout proche, Artus devait l’appeler. Il se demandait quelle pouvait être sa chanson perdue. Elle était forcément très ancienne, mais lui ne connaissait rien de plus vieux que certaines balades américaines ou des opéras dans des langues qu’il ne maitrisait pas. Alors il se mit à chanter a capella la toute première chanson en anglais qu’il avait appris à l’école :
« The other night, dear, as I lay sleeping
I dreamed I held you in my arms
But when I awoke, dear, I was mistaken
And I hung my head and cried.
You are my sunshine, my only sunshine,
You make me happy when skies are grey.
You'll never know, dear, how much I love you...
Please don't take my sunshine away. »
La créature tant attendue sortit du feuillage verdoyant. Avec son corps fluet dorian et sa longue chevelure prasine mouchetée de notes bleues s’écoulant comme des lianes, l’élégant pokémon passait facilement inaperçu dans la végétation. Meloetta avait la grâce d’un ange, un ange ni mâle, ni femelle, mais plein de vénusté. Aux yeux du petit garçon, elle paraissait efféminée. Il n’avait jamais vu un pokémon aussi beau.
— Je savais que tu viendrais... souffla Artus, émerveillé par cette apparition providentielle.
Il lui semblait que la belle lui souriait. Elle ouvrit la bouche et se remit à chanter, telle des vocalises suaves de jeune fille. Artus finit par identifier les accords, ils revenaient sans cesse en boucle, la chanson de Meloetta était agréable mais courte. Il essaya de chanter par-dessus en copiant les notes. Un concert de lalalalala sur le rythme du chant antique de Meloetta envahit les bois et le duo humain-pokémon s’enivra dans l’harmonie de leurs voix cristallines à l’unisson.
En la voyant virevolter dans l’allégresse autour de lui, le petit garçon crut que Meloetta allait se mettre à danser, mais elle n’en fit rien. Elle cessa un instant de chanter pour s’esclaffer de gaieté comme une enfant plus jeune que lui. Elle était si proche de lui désormais qu’il pouvait distinguer toutes les nuances de ses grands yeux cérulé, ils ressemblaient aux siens, magnifiques et célestes. Délicatement, elle leva sa patte noire et ronde et la posa sur Artus, demeuré parfaitement immobile, à la base de son cou, entre ses clavicules.
— Qu’est-ce que tu fais ? murmura Artus.
Il sentait la douceur de son fin pelage de pokémon sur sa peau nue, son geste avait la délicatesse d’une caresse pourtant elle le chatouillait. Elle reprit son chant millénaire avant de retirer sa patte, Artus voulait l’accompagner mais aucun son ne sortit de sa bouche. Il avait la tête cotonneuse, il ne sentait plus ses jambes, il semblait dormir debout ou plus exactement sur le point de s’endormir, peut-être rêvait-il déjà...
— Artus !
Le cri affolé de sa mère ramena Artus à la réalité. Il était allongé sur le dos dans l’herbe humide. Il avait glissé et dévalé la pente. Il avait mal au dos et froid aux pieds, et pour cause : ses converses avaient disparu et ses socquettes étaient moites. Il regarda en l’air – il avait aussi mal aux cervicales – il n’y avait rien dans les branches au-dessus de sa tête, il ne reconnaissait même pas l’arbre sous ses yeux, ce n’était pas l’heyrable.
— Artus !
— Je... je suis là maman.
Il se redressa et porta sa main à sa gorge, l’espace d’une seconde il avait eu peur de perdre sa voix, mais son cri résonnait bien dans la forêt. Aidée par le guide qui la tenait fermement par la main, sa mère descendit à son tour le talus abrupte pour le rejoindre.
— Tu es fou de t’éloigner comme ça ! J’ai eu la frayeur de ma vie ! Tu vas bien ?
Elle le saisit par les épaules pour l’observer, Artus sentit dans la crispation de ses doigts toute son inquiétude. Il était encore un peu paumé et l’esprit embrumé par sa rencontre avec Meloetta, réelle ou fantasmée ? Il eut un doute pendant quelques secondes, mais pourquoi aurait-il perdu ses baskets si ce n’était qu’un rêve ?
— Mais... Qu’as-tu fait de tes chaussures ? Tu ne les as tout de même pas accrochées aux arbres ?
Artus ne répondit pas, si il l’avait fait, mais où et quand ? Il voulait parler, le guide lui coupa la parole pour s’adresser à sa mère.
— Vous voulez que j’aille les récupérer ? proposa-t-il gentiment.
— Non ! Maman, j’ai vu Meloetta. J’ai pu chanter avec elle et...
— Ça suffit Artus !
Les joues de sa mère s’étaient teintées en deux grosses baies tamato, il était évident qu’elle avait honte. L’excitation de sa rencontre avec Meloetta était en train de retomber, Artus réalisa alors qu’il se comportait comme un gamin turbulent et qu’il était en chaussettes dans la boue.